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Réformer l’Etat, l’autre bataille d’Ukraine

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Comment concilier ces petites cases consciencieusement cochées avec les récits d’entrepreneurs assurant que, dans leur secteur d’activité, la corruption n’a fait qu’augmenter. Qui croire, des plaquettes ou des discours désabusés affirmant que « rien n’a changé » ?

« Donnez-nous du temps », répondent en substance les responsables ukrainiens. Dans un entretien accordé au Monde, début mai, le premier ministre, Arseni Iatseniouk, prévenait : « Nous posons les fondations, c’est seulement le prochain gouvernement qui retirera le bénéfice de ce que nous faisons. » « Dans n’importe quel pays, il faut plusieurs années avant de voir les effets d’une réforme, renchérit Daniil Pasko, consultant venu du secteur privé et qui a rejoint le Conseil national des réformes mis en place pour superviser l’avancée des chantiers. Et peu de pays partent d’aussi loin que nous, avec autant de problèmes à affronter simultanément. »

Journalistes, chercheurs, militants des nombreuses organisations citoyennes nées dans la foulée de Maïdan, souvent très critiques, se retrouvent sur un même diagnostic : beaucoup a été fait. « Nous nous sommes dotés des outils pour changer le système, résume Daria Kaleniouk, du Centre d’action contre la corruption, mais la mise en application laisse à désirer. »

Autrement dit, les lois sont votées, mais leur mise en œuvre tarde, victime de blocages du plus haut au plus bas niveau de l’échelle. Le premier ministre Iatseniouk, très apprécié des dirigeants occidentaux, est largement montré du doigt pour ses liens avec des réseaux d’affaires opaques et sa crainte des réformes impopulaires.

Le Bureau anticorruption est un bon exemple de ces blocages au sommet. La création de cet organe aux larges prérogatives d’investigation, doté de 700 employés, a été votée en octobre 2014. Il n’est toujours pas en état de fonctionner. A la fois parce que les organisations citoyennes réclament un contrôle sourcilleux sur chaque nomination, mais aussi à cause des obstacles posés, selon Mme Kaleniouk, par le gouvernement. De façon générale, la réforme de la justice reste absente des plaquettes de promotion. Vitale, elle reste pour l’heure à l’état de projet de loi.

Les résistances y sont aussi, comme dans toutes les administrations, nombreuses, les mentalités longues à changer, les réseaux de clientèles, qui en vingt-quatre ans d’indépendance se sont substitués à des institutions anémiques, difficiles à défaire. Dès avril 2014, une loi offrait ainsi aux juges le pouvoir d’élire eux-mêmes les présidents des tribunaux, avec l’espoir que de nouvelles figures émergeraient. Près de 80 % des présidents ont été réélus…

« Il faut largement renouveler les cadres intermédiaires de l’administration », plaide Serhiy Lechtchenko, un ancien journaliste devenu député du parti présidentiel. Seulement quelques centaines de fonctionnaires ont pour l’heure été renvoyés en vertu de la loi sur la lustration ; moins de 2 000 poursuivis en justice. C’est à la fois beaucoup et peu pour un pays de 45 millions d’habitants à l’administration pléthorique.

M. Lechtchenko reconnaît lui-même la difficulté de ce grand ménage. Qui renvoyer ? Comment trouver les personnes compétentes ? Et avec quel argent les payer correctement ? Une des réformes les plus emblématiques du nouveau pouvoir, celle de la police de la route de Kiev, a été radicale : tous les fonctionnaires remerciés et intégralement renouvelés. Mais son succès repose aussi sur une équation simple : un salaire réévalué à 400 euros pour les nouveaux agents contre 100 auparavant. Un député est, lui, payé moins de 300 euros…

Parallèlement au lent travail législatif, le pouvoir s’est aussi attaqué à une autre source de dysfonctionnements et de corruption : les oligarques, dont la mainmise sur l’économie et la politique avait cristallisé une grande part des revendications de Maïdan, et qui se voient peu à peu privés d’une partie de leurs monopoles énergétiques.

L’accent est aussi mis sur l’abrogation des innombrables normes et régulations qui asphyxient le secteur privé et constituent, pour les fonctionnaires, une source d’enrichissement illégal. Dans l’agriculture, une mesure aussi anodine que l’annulation de la quarantaine obligatoire avant le transport du grain aurait coupé un robinet à corruption rapportant jusqu’à 60 millions d’euros chaque année, selon Daniil Pasko, du Conseil national des réformes.

« Les marchés publics sont plus transparents et le niveau de la grande corruption a baissé », confirme le journaliste d’investigation Denys Bigus, avant de nuancer : « La raison principale est qu’il y a tout simplement moins d’argent à voler. » Le cas de M. Bigus est emblématique des ambiguïtés de l’Ukraine post-Maïdan. En un an, les révélations de son émission de télévision, « Notre argent », ont fait tomber un ministre, un vice-ministre et une dizaine de fonctionnaires. « Nous avons accès à infiniment plus d’informations qu’avant et elles ont un retentissement bien plus important, explique-t-il, mais aucun des responsables que nous avons dénoncés n’a été poursuivi en justice. »

LE MONDE

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